Polyte, Savinien Mérédac, Ed. JC Lattès, 220 pages


4ème de couv’ : « Étant enfant, Polyte une fois s’était cassé un piquant d’oursin dans le doigt […], rien n’avait pu faire sortir la fine pointe barbelée… Et pendant bien des mois, il avait connu cette sensation cuisante d’un élancement subit qui vous larde la chair, sans avertissement, sans raison. Il semble à Polyte qu’il a maintenant un piquant d’oursin dans le coeur. »

Hippolyte Lavictoire, dit Polyte, a navigué sur toutes les mers du monde. Mais après trente-six ans d’aventures et de tempêtes, ce coeur farouche retrouve la terre que son père lui a léguée : un chétif domaine, deux arpents de glèbe pierreuse qu’il ne peut se résoudre à abandonner. Il n’est peut-être pas trop tard pour se marier, prospérer, élever le fils qui sauvera son maigre bien et transmettra sa mémoire. Mais rien ne se passe comme Polyte l’espérait.

Polyte est un chef-d’oeuvre de la littérature mauricienne, publié en 1926, perdu pendant de longues décennies. Un roman d’une modernité saisissante, qui met en scène les grandes passions de l’homme et cette île sombre, violente, superbe.

Mon avis :

Je me dois de préciser que j’étais ravie de recevoir cet ouvrage à la si belle couverture, dans la mesure où j’ai de la famille mauricienne, et où je ne connais sur le sujet, que le classique Paul et Virginie, de Jacques-Henri Bernardin de Saint Pierre.

Ayant quelque peu fréquenté ces insulaires, j’ai toujours adoré leur gentillesse et leur accueil, qui font tout le charme de Maurice. Je m’attendais donc à un livre très « cool » et fleurant bon l’exotisme, les mangues et les litchis. Grave erreur !! Ce livre est une bombe dramatique !!

Un résumé de ce qui pourrait s’apparenter à une tragédie grecque s’impose : lorsque le personnage principal, Polyte, réalise, dans la maturité de son âge, qu’il n’a pas de descendance, il va fonder tous ses espoirs sur son second  mariage – sur le tard- avec une « Mozambique », choisie pour ses qualités de « belle poulinière ». D’extraction pauvre, elle va se plier à tous les desiderata de son mari, mais ne lui offrira qu’après de nombreuses années d’union ce qu’il souhaite le plus : un enfant. Alors que Polyte devrait exulter de joie, la grossesse de sa femme se fera dans des circonstances telles qu’il ne pourra s’empêcher d’imaginer que cet enfant est le fruit d’un adultère.

Alors que le lecteur reste dans le doute, puisque l’auteur ne tranche pas la question du fondement de cette suspicion, Polyte, convaincu de l’infidélité de sa femme, va laisser grandir en lui un terrible sentiment de jalousie : sa rancœur devient certitude puis obsession. Alors, celui qui se croit cocu va devenir épouvantablement cruel et atroce, envers son épouse d’une part, qu’il malmène en l’ignorant, en lui confiant toutes sortes de tâches domestiques, en ne faisant montre d’aucune compassion ou soutien pour elle. D’autre part, il traitera son fils, considéré comme bâtard, par l’indifférence et le silence. Au fur et à mesure des pages, on sent la tension, la folie obsessionnelle de Polyte devenir incontrôlable, et le drame monter jusqu’à …. Je n’en dirais pas plus.

Outre cette pression irrésistible qui murît tout au long de la narration, ce roman relate admirablement bien la vie des années 20 de l’île Maurice, avec des descriptions de paysages, de la mer, de villages mauriciens, mais aussi du système de castes très prégnant, du racisme omniprésent, et terrifiant. Ne soyez pas étonnés de lire notamment : « Non, vous voyez, n’y a que les Blancs qui sont des messieurs … Un Blanc, quand même qui manière il sera pauvre, c’est toujours un monsieur ! »

En découvrant cette citation, vous comprendrez que je confesse avoir éprouvé quelque difficulté à lire ce texte truffé de dialogues ou de vocabulaire technique en créole. Bien que les notes de bas de pages restent nombreuses et ciblées sur ce qui est totalement incompréhensible, l’éditeur n’a pas traduit chaque expression ou terme local. J’avoue avoir été désarçonnée par certains passages dont je ne comprenais le sens que par le contexte, mais dont le vocabulaire m’échappait totalement. N’exagérons rien cependant, si cela m’a gênée, je n’en ai pas non plus été totalement frustrée. Il m’aurait juste fallu un dictionnaire  bilingue, ou bien avoir sous la main un de mes cousins ou ma tante pour des éclairages précis ! J’offrirai d’ailleurs volontiers cet ouvrage au 1er d’entre eux à se manifester en commentaire de cette chronique !!  🙂

Je serai ravie de comparer mes impressions de lectures, car il faut bien admettre que ce livre, sans être un coup de cœur, ne m’a pas laissée indifférente. Les non-dits, et la force qui s’en dégagent m’ont véritablement laissée hébétée. Je me demande si cette œuvre est analysée par les étudiants et lycéens mauriciens, car elle le mérite franchement, par sa construction, son vocabulaire, et son style très original ; et ce, d’autant qu’il se place non pas du côté des « Blancs » de l’île, mais des créoles et indiens.

Je le recommande au moins pour ceux qui s’intéressent à l’Ile Maurice, qui aiment les romans dans lesquels la pression monte irrésistiblement (pour ceux qui ont apprécié le huis clos du récent prix Médicis Sukkwan Island, commenté ici, par exemple), ou qui, tout simplement, ont envie de découvrir un auteur de talent injustement tombé dans l’oubli.

Merci pour ce livre, découvert grâce au formidable partenariat avec Les Editions JC Lattès, particulièrement rapides et efficaces, et les équipes de Blog-O-Book qui me permettent d’élargir mon champ de lecture et de plaisirs.

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A propos lapublivore

Bienvenue sur mon blog de lecture ! Juste une envie de partager mes coups de cœur, mes coups de griffe, et mon amour des livres. Je ne peux m'empêcher, de façon générale, de donner mon avis sur tout, alors maintenant, c'est officiel -en ce qui concerne les bouquins du moins- je sévis sur la toile :) Bonnes lectures à tous
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3 commentaires pour Polyte, Savinien Mérédac, Ed. JC Lattès, 220 pages

  1. florel dit :

    C’est vrai que le patois n’étais pas facile à comprendre parfois. Ce qui a d’ailleurs fait baisser ma note.
    Biz et bonne semaine.
    Florel.

  2. lapublivore dit :

    Me voilà rassurée (je me sentais un peu ignare !!). Je vais voir ton billet illico 🙂

  3. florel dit :

    Merci d’être passé, pour le rythme je pense comme toi, par contre je suis certaine que ça femme a fauté. La façon dont agi son amant avec Samy pour moi ne laisse aucun doute.
    Sinon ben voilà !
    Bizzzzzzzzzzzzzzzzz

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